Interview de Jean-Paul GERMONVILLE de l'Est Républicain |
Tes deux derniers albums tournent autour d'un même
concept, le bonheur.
Ce n'est pas un mot qui me collait vraiment bien mais j'aime les aventures, les challenges. J'ai pensé, " Tu ne vas pas en être capable". Il faut trouver une couverture pour assurer la suite. Donc le jour où j'ai mis sur mon cahier de brouillon " La tentation du bonheur ", aussitôt j'ai ajouté sur la page de gauche. " Le bonheur de la tentation "... Le bonheur me fait flipper parce que quand on est heureux on a peur de la mort. Je m'efforce d'être malheureux tous les jours.
Et c'est facile ?
Plus confortable oui ! Je crois que Gainsbourg a très bien parlé du sujet en disant quelque chose comme fuir le bonheur de peur qu'il vous rattrape.
On trouve dans cet album des ballades acoustique, sensuelles,
d'autres très rock.
J'ai toujours fonctionné un peu comme ça. Le premier album mélangeait déjà les climats. Il y a des musiques pour tous les moments du jour. Si j'avais parlé de " Bouton de rose " sur un fond hard, ça aurait été obscène. Il faut savoir raconter certaines situations avec beaucoup de tendresse et d'humilité, de douceur. Pour d'autres, il faut mettre le paquet. Quand je vois la connerie sur mon palier, je fous la gomme.
C'est le cas d'un titre comme "dans quel état
terre" ?
Je l'avoue, la pollution de la planète n'est pas ce qui m'inquiète le plus. Un jour, il y aura du fric à gagner en dépolluant. Des types s'y mettront pour faire fortune. Tout redeviendra propre, trop. D'autres sujets beaucoup plus violents existent... En France, les écologistes me gènent depuis une trentaine d'années. J'ai fait partie, en 1972, d'un de leurs premiers groupes. Cohn Bendit arrive et tant mieux. Etre écolo, ce n'est pas être baba cool, c'est être violent, être rock'n roll.
La nature fait partie des choses importantes pour toi ?
J'ai la chance d'avoir une maison dans le Jura au coeur d'une forêt de 22 000 hectares. La maquette du "Bonheur de la tentation" a été faite chez moi. Les musiciens sont venus. On travaillait très tard dans la nuit et quand ils allaient se coucher, il entendaient le brame du cerf. Ils ont été énormément émus par cette situation. D'habitude on travaille dans des studios installés dans des banlieues. J'ai habité une dizaine d'années sur Paris et je me suis barré quand j'ai découvert sur mon carnet de téléphone des graffitis de fleurs sur toutes les pages. Mais je reste avant tout un urbain qui doit se recycler, aller parler aux arbres, aux oiseaux.
Beaucoup de tes chansons renvoient à des ambiances
urbaines, la violence, la solitude, la nuit.
Dans les années 70 quand j'étais à Paris, je ne descendais pas au Georges V. C'était plutôt les bancs publics. J'étais une sorte de SDF. Je suis tombé malade. Des mois durant ils ont cherché ce que j'avais. Il s'agissait d'un truc qu'ils ne connaissaient pas, une dévitaminose. Le résultat d'une privation de nourriture. Maintenant, ils savent dans les hôpitaux parce qu'il doit y en avoir de plus en plus. Je refusais systématiquement de pointer au chômage, de recevoir un peu d'argent de la société. Je voulais avoir ma liberté. J'ai passé des nuits à traîner dans des banlieues, un monde que j'ai complètement intégré. Aujourd'hui encore, je suis attiré par ce côté urbain, nocturne, parfois dangereux. J'aime bien la nuit, un univers de fantasmes. On y voyage dans l'inconscient, dans le rêve. j'aime l'hiver, le froid. J'ai des yeux très clairs qui supportent mal le soleil.
Et les banlieues ?
A 12 ans, j'écrivais mes premières chansons. Je continue. Je suis fidèle à mon enfance, à ma famille. C'était à Dôle, pas Evry mais, malgré tout, une cité ouvrière où les fins de mois étaient difficiles. Je suis né dans ce milieu défavorisé. J'ai vu les angoisses de mes parents quand, en 68, ils ont fermé l'entreprise où travaillait mon père. Je ne veux pas oublier d'où je viens. Il faut se battre maintenant à tous les niveaux pour arriver à une société plus juste et donner à chaque enfant, la même chance. Je glisse vers le pathétique et ce n'est pas mon propos... Dans ce genre de milieu, on vieillit très vite à travailler, se battre pour élever six gosses.
Dans "La ballade d'Abdallah Geronimo Cohen", tu abordes un autre thème grave et très actuel, le racisme.
Il y a déjà la tolérance et cette autre chose
qui me tient à coeur : le métissage. Il faut mélanger les sangs. A Lima au Pérou,
les gens sont particulièrement beaux parce que quatre races différentes se partagent la cité.
On trouve des indiens, des asiatiques,des noirs et des blancs. Ce mélange ne peut pas faire de mal à
l'intelligence. Généralement les enfants incestueux, surtout à la quatrième génération,
ont des chromosomes en plus ou en moins et ça ne marche plus très bien dans le cerveau. Quand le
médecin Céline qui est un auteur que j'adore, parle de génétique, je ne suis plus du
tout d'accord.
Abdallah Geronimo Cohen, c'est ce mélange salutaire.
C'est aussi dire, il y en a marre d'entendre des types d'un autre siècle, essayer de prendre le pouvoir
en tentant de nous inculquer des idées odieuses.
La politique est-elle encore crédible ?
J'ai passé quarante-cinq ans sans voter. Maintenant je vais le faire. Pas pour quelqu'un, je n'aime pas déléguer mon pouvoir d'individu à un autre, mais contre. J'ai expliqué ce que je pensais de certains extrêmismes. Il faut se mobiliser avant que ça ne devienne trop grave. Je ne réagis plus en tant que marginal, je deviens un vrai citoyen qui vote.
Tu as dit, un jour, "la politique, c'est la polémique et pas l'intelligence".
En vingt-cinq ans, j'ai pu raconter des conneries ! C'était sincère mais maintenant, par rapport à la montée de l'extrême droite, je veux m'engager pour le front républicain-démocrate.
Certains de tes textes sont très rimbaldiens, dans
l'écriture, ce parti-pris de réorchestrer le monde.
Merci pour le compliment. A12/13 ans, j'ai découvert Villon. "La ballade des pendus" est magnifique. J'en ai oublié les fables de La Fontaine. A l'époque où on voulait me parler de Charles Péguy, je préférais aller voir chez Rimbaud, Breton, Benjamin Perret. Et puis il y a eu Ferré... Céline, Faulkner, tout le roman américain actuel avec des gens qui ont à peu près mon âge. Alors que j'ai toujours vécu en dehors de la guerre, ils ont fait le Viêt-nam et en sont profondément marqués. Ce qui leur donne une belle force pour parler du quotidien. Je ne suis pas influencé par une seule personne mais trois cents, quatre cents types qui sont passés avant moi. Ils m'ont fait flasher sur la musique, la littérature. Je m'en suis nourri. A 15 ans, j'aimais Bob Dylan. Musicalement "Abdallah' est assez proche de certaines de ses chansons. Quand j'écoute la septième de Beethoven, je suis aux anges aussi. Il faut être ouvert, aller partout, apprendre toutes les émotions qui sont autour de nous, s'enrichir. Aujourd'hui il y a la techno, le rap, je vais dedans.
Tu as renoncé à la littérature ?
Pour "L'agence des amants de Mme Müller", j'avais déjà écrit 90 pages quand j'ai décidé d'en faire une chanson. Il faut savoir ce qu'on veut. A 18 ans, j'ai tout testé. J'ai essayé de faire de la photo, même la pellicule s'en souvient ! J'ai touché à la peinture. Les titres étaient supers mais les toiles...J'ai écrit des nouvelles, des scénarios de films. Tout ça dort dans un coffre au grenier. Léonard Cohen est un des seuls à avoir ce talent rare d'être à la fois écrivain et chanteur.
Longtemps, on a eu l'impression d'un quiproquo entre les médias et Thiéfaine ?
Ils m'ont fait beaucoup de bien en m'ignorant. Maintenant
ils s'interrogent, "Comment peut-on faire une carrière sans soutien médiatique ?'Je deviens
donc, en tant qu'exception intéressant pour eux. La presse de province suit ma carrière depuis vingt
ans. Quant aux grosses machines de télévision c'est autre chose. Je ne passe pas sur une certaine
chaîne parce qu'une programmatrice me hait. A une époque, je n'ai pas pu signer chez Barclay où
elle travaillait. Je ne la connais pas mais elle n'aime pas ce que je suis. Une dizaine de personnes ont,
comme ça, le pouvoir. Moi j'arrive à vendre des millions d'albums sans eux.
Extrait emprunté au fanzine n°3 d'Eric Issartel.