Texte publié dans Le Monde du 20.01.1983, et dans le livre de Pascale Bigot

J'ai trop rêvé de liberté...

L'idée d'écrire des chansons m'est venue quand j'avais dix, douze ans. A l'époque, j'étais pensionnaire dans un collège où l'on était surveillé, contrôlé, fliqué à longueur de journées. Les surveillants fouillaient dans nos placards, dans nos pupitres, lisaient nos lettres. Bref, le dernier endroit intime qui me restait, c'était ma tête. Là, les pions ne pouvaient pas entrer. Seulement, avec toutes les tensions, les humiliations et les injustices, j'avais toujours peur que mon crâne n'explose, fallait trouver un exutoire, quelque chose pour faire baisser la pression, et c'est là où j'ai commencé à écrire mes premières chansons.

Pourquoi la chanson ?

Ce que je sais aujourd'hui, c'est que pour faire une chanson on n'a besoin de rien, pas même de stylo ni de papier. C'est tellement court une chanson qu'on peut l'apprendre au fur et à mesure qu'on la construit. Ni vu ni connu. Mes chansons, je les fabriquais aussi bien en "étude" qu'au dortoir ou pendant qu'un prof m'engueulait ! C'était pas contrôlable. Pendant les récrés, je les chantais aux "Martiens de ma compagnie" et comme ils étaient dans la même galère et ressentaient les mêmes colères que moi, ça fonctionnait. C'était une façon de briser nos solitudes et de communiquer. Avec mes premières chansons, j'étais devenu la grande vedette des récrés. Et je ne risquais rien : dans le règlement intérieur, il n'était pas interdit de chanter.
    Depuis cette époque, je n'ai jamais cessé d'écrire et j'avoue que, dans mes grands mouvements de misère et de désespoir, j'arrivais à tenir le coup grâce à la chanson que j'étais en train de composer. C'était ma bouée de sauvetage.
    Écrire une chanson, c'est une longue phase érotique de préparation et de recherche et puis, à un moment magique, les étincelles, les mots qui jaillissent. T'es aussi fier qu'un gosse devant sa merde. Malheureusement, le lendemain t'es obligé de recommencer l'opération parce qu'avec le recul tu t'aperçois que c'est mauvais. T'as eu le flash mais pas la chanson. Et il faut recommencer. En fait, c'est un peu la même démarche que l'alchimiste devant son creuset : recommencer sans cesse la même opération jusqu'à ce que la matière se mette à transmuter. Mais, au bout du compte, une fois le résultat obtenu, ce n'est plus la chanson qui est importante. En jouant avec les mots, avec les idées, en les déplaçant, en essayant toutes les combinaisons possibles, quelque part, quelque chose a changé en soi. Quand je termine une chanson, je ne suis plus le même. C'est comme si subitement je me trouvais éveillé. Pour moi, chaque nouvelle chanson, chaque nouvel album est une balise que je plante dans ma vie.
Mais s'il est vrai que chaque chanson est pour moi une étape vers un devenir plus lumineux, j'ai bien conscience de ne pas être un archange. Nietzsche disait que les poètes n'ont pas la pudeur de leurs aventures et qu'ils les exploitent. Je ne me considère pas comme un poète, je ne sais d'ailleurs plus très bien ce que le mot veut dire, mais, en tant qu'auteur de chansons, je pense que c'est un peu pareil. Et j'ai bien l'impression quelque part d'être une pute.
La môme Kaléidoscope, c'est moi. Lorelei Sébasto Cha, c'est encore moi. Seulement, je ne suis pas n'importe quelle pute. Je suis une pute qui aime son boulot et qui tient à ne pas être maquée. C'est la raison pour laquelle je suis dans une petite maison de disques où je suis libre de faire les choses comme je l'entends. C'est également la raison pour laquelle je suis en train de monter ma propre société. J'ai trop rêvé de liberté pour finir piégé et récupéré.
  Le jour où je ne trouverai plus de plaisir à faire ce métier, je suis prêt à faire autre chose, quitte à repartir de zéro. Réussir dans la vie m'intéresse beaucoup moins que réussir ma vie. Et réussir ma vie c'est trouver un peu d'harmonie.
Jim Morrison écrivait dans Les Seigneurs : "Nous avons été métamorphosés d'un corps fou dansant sur les collines en une paire d'yeux fixant le noir". J'avoue que j'aimerais bien redevenir le corps fou. Mais le redevenir seul ne m'intéresse pas. Je suis aussi un être social. Et c'est là où le chanteur devient militant.
 

 
 

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