LA DROGUE



Je n'ai pas trop envie d'aborder le sujet. Parce que, chaque fois que je l'ai fait, ça m'est retombé sur la gueule. A une époque, dans les pharmacies, il y avait un slogan affiché : la drogue, parlons-en ! Tous les soirs sur scène, j'en ai donc parlé. A partir de ce moment-là, tout s'est fermé devant moi. Si je suis censuré par les médias, c'est en partie à cause de ça.
    Donc la drogue, pour moi, aujourd'hui, ça représente une grande censure. Mais si un jour on veut faire une émission sérieuse là-dessus, sans hypocrisie, avec un vrai débat, je suis partant. Parce que je la connais, c'est vrai. J'ai tout essayé, j'aurais même pu devenir junkie, mais il y a longtemps que je n'y touche plus... La drogue, j'en ai parlé trop tôt, à une époque où tout le monde avait envie d'essayer, mais où personne surtout ne voulait qu'on l'évoque en public. L'hypocrisie sociale habituelle.
    A cette époque, je rêvais de gens transparents qui se traversent mutuellement, pour tout connaître l'un de l'autre. Alors, j'ai joué la transparence. J'avais tellement de révolte en moi qu'il fallait que je livre tout en vrac, notamment le problème des drogues. Mais je n'ai jamais dit aux mecs : droguez-vous. J'en ai parlé, c'est tout... A part cette grande rigolade/mascarade qui s'appelle La fille du coupeur de joints, chaque fois que j'ai évoqué les drogues dures, c'était plutôt de façon dramatique qu'à la légère.
    Il y a une chose que personne ne sait. Lorsque j'ai écrit mes vingt premières chansons, je n'avais jamais goûté aux dopes ou à l'alcool. J'étais parfaitement clean. Or, tout le monde disait : à quoi il marche, Thiéfaine, pour écrire des trucs comme ça ? Les gens pensaient que j'étais défoncé ou fou ! Franchement, je n'étais ni l'un ni l'autre. Plus tard, j'ai touché aux drogues, mais j'ai très peu écrit sous leur influence. Pour faire une chanson et pour être sur scène, le minimum c'est de ne pas être trop démoli...
    Encore un détail. Beaucoup de mes chansons ont été écrites pour deux-trois personnes et je les chantais dans ma piaule d'étudiant. C'est le cas de La fille du coupeur de joints. Je n'ai jamais imaginé qu'un jour des milliers de gens fredonneraient ça. Même quand je l'ai enregistrée beaucoup plus tard. Il ne faut pas oublier que le premier album, où figurait ce titre, s'est vendu à deux mille exemplaires seulement la première année. Ca m'est retombé dessus en boomerang quinze ans après.
 
 

 
Propos recueillis par Jean Théfaine et publiés dans Chorus, les cahiers de la chanson (n° 26).
 

 

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