ROCK & STYLE - Mars/Avril 1995 |
Sa personnalité est à l’image de ses textes : il y a comme une association
surréaliste. D’un autre côté, Hubert Félix Thiéfaine nous paraît si proche
que l’on se reconnaît souvent dans sa folie lucide. De l’autre, Thiéfaine nous semble si lointain
que l’on n’ose trop approcher sa bulle de solitaire, trop élevée, trop décalée pour
ne pas nous échapper en partie. L’interview, exercice pour lequel il est si peu fait, reste pour lui une
sorte d’épreuve, une corvée obligatoire dont il s’acquitte poliment, " par devoir ". Mais
peut-on le lui le reprocher ?Evidemment, non. Car c’est d’abord, et pour notre veine, dans ses textes et sur les
scènes qu’Hubert Félix Thiéfaine se déchaîne...
" Paris Zénith " est déjà ton quatrième album live. Par rapport à d’autres artistes français, cela fait beaucoup...
Quatre albums live pour vingt ans de carrière, je trouve que c’est normal. Pour moi, il est évident que je dois sortir des albums live. D’ailleurs le dernier comporte une majorité de titre récent et les morceaux plus vieux ont été réadaptés.
Prends-tu autant de plaisir sur scène que lors de tes premiers concerts ?
J’en prends encore d’avantage. Je rame moins, je peux aller plus à fond scéniquement, je peux bouger d’avantage, j’ai moins de contraintes. Je me sens beaucoup plus à l’aise aujourd’hui.
Que est le moment que tu préfères ? Celui de l’écriture, de l’enregistrement, des tournées ?...
Quand je suis en tournée, je mène une certaine vie. Quand j’écris, c’est une autre vie complètement différente, avec d’autres points de repères dans la journée. Quand je suis en studio, c’est encore autre chose. J’ai des vies parallèles comme ça, qui se rejoignent mais sont vraiment différentes les une des autres. Quand je suis en tournée, je me couche à 5 heures du matin. Quand j’écris je me lève à 5 heures du matin. Donc, ce n’est pas du tout la même vision du monde. Mais c’est intéressant : je connais les oiseaux de nuit, je connais les oiseaux du matin, les oiseaux de jour. Avoir comme ça plusieurs " vies " permet d’avoir une vision du monde un peu plus circulaire...
Tu n’écris jamais pendant les tournées ?
Non, là, par exemple, je suis en tournée jusqu’au mois de juillet. Donc, je ne vais pas attaquer l’écriture du prochain album avant le mois d’août. Je prends mon temps. Il me faut chaque fois à peu près six mois pour m’y remettre, je veux dire six mois qui me conduisent peu à peu à un certain nombre de thème où je sais que je serai bien. Suffisamment bien pour être inspiré et essayer de faire quelque chose avec...
L’inspiration ne vient dons jamais d’un seul coup...
Disons qu’il y a pas de recettes spéciales. Il y a un moment où cela va très vite, où tout s’accélère, ou j’enchaîne les chansons. Mais avant d’arriver à ce stade là, il y a une période de 6-7 mois où vraiment, tous les jours, il se ne se passe…rien. C’est peut-être d’ailleurs le moment le plus important, cet instant où il ne se passe rien et où je voudrais, moi qu’il se passe quelque chose. C’est un moment de concentration, de recherche qui fait que quand tout ça explose, qu’il y a une étincelle comme dans un moteur, eh bien ça tourne...Mais il faut trouver le moyen de foutre cette première étincelle. Quand elle part, c’est jouissif...
Pourquoi es-tu allé aux Etats-Unis pour enregistrer tes deux derniers albums studio ?
Parce que j’en avais envie et qu’il ne faut jamais avoir peur de se faire plaisir. J’avais envie de partir depuis longtemps, de tester Los Angeles…
Qu’est-ce que cela t’a apporté ?
Je crois que je peux travailler désormais différemment, que je peux privilégier davantage le semi-live, en essayant d’enregistrer le plus possible d’un coup, en faisant des jams...J’ai appris à faire ça là-bas et je le fais maintenant davantage avec mes musiciens.
Ta collaboration avec Claude Mairet, c’est définitivement de l’histoire ancienne ?
Oui, j’ai travaillé dix ans avec lui. C’est déjà pas mal de travailler dix ans avec la même personne. Sur la fin, on avait plus rien à se dire, on était devenu trop différent, on avait plus du tout la même vision. A u départ, on a fait des trucs bien, puis nous avons fini par devenir trop patients, par faire durer la chose en croyant au miracle. En fait, on n’a pas su se dire " au revoir " au bon moment. Je n’ai pas envie de renouveler cette erreur. Je ne travaillerai plus jamais aussi longtemps avec quelqu’un, ça c’est sûr...
Dans le numéro 2 de " Rockstyle ", Jean-Philippe Vennin imaginait une collaboration Thiéfaine (pour les paroles) et Paul Personne (pour la musique)...
Mais on en a déjà parlé avec Paul ! Mais bon, ce sont des trucs en l’air et puis après, chacun repart de son côté...
Ça ne se fera dons jamais ?
(rires) Ah, je ne sais pas. Je n’ai pas dit ça...
Depuis la génération de la fin des année 70, celle à laquelle tu appartiens, au même titre que Charlélie, Souchon, Cabrel ou Renaud, il y a finalement assez peu de nouveaux grands talents français. Tu es d’accord ?
Mmmouais...Mais on disait déjà ça en parlant de Brel, de Brassens, de Ferré...
J’ai pourtant l’impression que les autorisation de délirer deviennent de plus en plus difficile d’obtenir...
Ah, c’est possible. Depuis deux ou trois ans, vu le contexte, on cherche à faire des économies et les maisons de disques ne vont peut-être pas forcément chercher à soutenir des nouveaux chanteurs. Et puis il y a des périodes qui ne sont pas favorables à la création, ni à la création de créateurs...
Y-a-t-il de jeunes chanteurs que tu apprécies particulièrement ?
Oh, là je suis au dépourvu. Des fois, j’écoute des trucs et je me dis : " tiens, quand on me posera la question, faudra que je réponde untel ". Et puis j’oublie...J’arrive pas classer les choses, je n’ai pas la mémoire pour ça, je n’ai pas les dossiers.
Qu’est-ce qui t’a donné un jour l’envie d’être chanteur ?
Je n’avais pas envie d’être fonctionnaire, je crois. J’ai fait une crise quand j’avais 9-10 ans : j’ai eu une illumination, j’ai vu le monde tel qu’il était et je n’ai pas eu envie de rentrer vraiment dedans. J’ai cherché à me barrer ailleurs.
Aujourd’hui te considères-tu comme quelqu’un de
chanceux ?
Non, je crois que j’ai tendu la perche à la chance. C’est facile aujourd’hui d’oublier tous les moments où on a rien, où on a la dalle…Je me suis battu pour arriver là où je suis maintenant. Et il y a encore aujourd’hui des moments où je dois me battre. Ce n’est pas toujours évident...
Y-a-t-il des albums ou des chansons que tu regrettes d’avoir
écrits ?
Non. Une ou deux chansons, peut-être. Mais c’est sans importance. Je considère que chaque chanson, chaque album est un peu une borne dans ma propre vie. Je ne sais pas vraiment faire autre chose, c’est ma façon de construire ma vie. Alors si je disais cet album-là ou cet album là, c’est de la merde, cela équivaudrait à dire qu’une partie de ma vie est aussi de la merde. Et je ne peux pas fonctionner comme ça. Donc, je revendique tout ce que j’ai fait.
Quels sont les gens qui t’ont donné l’envie d’écrire
?
D’abord les poètes. J’ai flashé sur des gens comme Villon, Rimbaud, Baudelaire. Puis, il y a eu les surréalistes puis des écrivains comme Céline, Bukowski, Miller...Au niveau des chanteurs, Bob Dylan, Ferré en France...
Sur " Paris Zénith ", tu reprends une
chanson de Ferré et comme par hasard, c’est la solitude. J’ai quelque part l’impression que c’est un peu
le thème qui relie la plupart de tes chansons entre elles...
Je crois que j’aime bien être avec moi. Je m’engueule aussi, des fois. D’un côté, je vis quand même avec les autres, je ne suis pas un sauvage total. Mais il ne faut pas que cela dure trop longtemps : il arrive vite un moment où il faut que je rentre chez moi. Dans mon intérieur. Je suis une sorte de crabe. Et le crabe, de temps en temps, il faut qu’il se protège, il se trouve bien sous sa carapace. Il y a des gens qui ne supportent pas la solitude. Moi, ça ne me pose pas de problèmes. C’est là que je m’ennuie le moins, en fait.
Que penses-tu de l’exercice des interviews ? Un jour, tu
a déclaré en accorder avec masochisme...
Sans doute, oui (rires). Disons plutôt par politesse. Parce que je ne peux
pas me débiner. Par devoir. L’artiste a des droits et des devoirs. C’est sûr que ce n’est pas mon
truc, les interviews : on me demande de parler de ce que je fais alors que je fais justement des trucs pour éviter
de parler. J’ai été obligé d’utiliser le procédé des chansons pour partager,
vivre quand même...Parce que même le plus solitaire d’entre-nous a cet instinct grégaire, cette
envie de rencontrer les autres...Moi, j’ai utilisé ce subterfuge de la chanson pour aller vers les autres.
J’écris parce que j’ai du mal à m’exprimer de façon normale, et sociale, et logique. Or, on
me demande maintenant de m’exprimer de façon normale, et sociale, et logique sur ce que j’ai fait justement
pour éviter ça...C’est compliqué, quand même...
Tapé Jérome DECOT, emprunté par moi avec toute sa gentillesse.