Céline, Dylan, Ferré et les autres. |
Quelles sont tes balises en littérature ?
Mes connaissances, très longtemps, sont demeurées scolaires.
Contrairement à d'autres enfants ou d'autres adolescents, je n'ouvrais pas de bouquins. Mes dissertations
de philo, je les faisais avec des citations que j'inventais. J'ai vraiment commencé à lire sur le
tard, vers 27/28 ans. A la suite d'humiliations, comme toujours.
J'étais alors dans une merde noire. Je venais de perdre plusieurs membres de ma famille. Je vivais à
Paris dans une zone épouvantable. Quelqu'un a voulu m'aider en me pistonnant pour entrer chez Gallimard
en qualité de démarcheur. La collection Folio démarrait... On m'a fait passer un examen et
je n'ai pas su répondre à une seule question sur les auteurs et sur la littérature. Je n'ai
pas eu le poste, évidemment. Cet échec m'a traumatisé pendant plusieurs années. Jusqu'à
ce que je me dise : tous ces mecs sur lesquels je me suis planté, il faut absolument que je sache qui c'est.
Je zonais tellement à cette époque que, lorsque je ne savais pas où dormir, j'étais
parfois hébergé par des gens sympathiques. Certains avaient des bibliothèques... J'ai commencé
à y grappiller au hasard. Peu à peu, je me suis mis à lire et j'ai compris, moi qui écrivais
depuis des années, ce qu'étaient le style et la littérature. Ca a changé ma façon
d'écrire.
Les auteurs qui restent ?
Benjamin Péret, c'était presque de la révolte par rapport
à mes profs de terminale. Je l'avais oublié. Je l'ai relu. Puis, j'ai découvert des gens comme
Faulkner et les grands classiques, que j'ai appréciés, mais sans plus. Après, j'ai croisé
la route de ceux qui m'ont vraiment bousculé.
Céline d'abord. D'autant plus que c'est quelqu'un d'ambigu, et que j'ai toujours aimé l'ambiguïté
; ça pousse à se poser des questions. J'ai toujours été attiré par ce qui n'est
pas très clair, car il n'y a pas que le noir et le blanc dans la vie. Je me souviens d'une discussion avec
un chanteur de ma génération. Plutôt militant, avec des règles très strictes,
il m'a dit un jour, un peu fâché contre moi : quand on n'est ni noir ni blanc, on est gris ! Je lui
ai répondu : la matière est grise, aussi...
A la même période, en complément de Céline, j'ai lu Romain Gary. J'ai adoré son
humour chaleureux, de la même manière que j'avais adoré le cynisme de Céline. La preuve
qu'on peut aimer deux personnages aussi éloignés l'un de l'autre. Plus tard, j'ai été
influencé par Sartre. Des auteurs comme lui apportaient un peu d'eau à mon moulin. Je cherchais en
eux une solidarité, une fraternité dans la noirceur. J'ai également craqué pour Nietzsche.
Là aussi, solidarité totale.
Kérouac, non ?
J'avais dû être interrogé sur lui, et je n'avais pas pu en dire grand-chose. Alors, j'ai tout lu de lui en quelques mois, avec la carte des USA sous le nez. J'ai trouvé ça passionnant. Il m'a fait aimer les États-Unis... et m'en a donné envie. Je n'ai pas fait la route américaine, mais je connais quelques aspects de ce pays. C'est un vieux rêve, cette route, mais il me faudrait six à huit mois... que je n'ai jamais eus. En revanche, j'ai récemment essayé de relire Kérouac : c'est illisible, complètement démodé. Alors que Céline est toujours moderne.
Aujourd'hui, quel livre prends-tu spontanément ?
Toute la littérature contemporaine américaine. Crumley, Jim Harrison, tous ces gens-là. Les gens de mon âge qui écrivent, quoi. En France, il n'y en a pas beaucoup. J'ai essayé de lire des romanciers comme Bernard-Henry Lévy ou même Philippe Sollers. Je me suis branché sur ça pour dire que j'avais essayé mais, franchement, cela n'est pas comparable. Ce n'est pas du vécu, seulement de l'abstrait... Les auteurs américains de ma génération ont plus ou moins tous été au Vietnam. Ca les a sacrément marqués. Ils ont vraiment été au centre de l'enfer et au bout de la nuit, comme Céline avant eux.
C'est ce que tu cherches un peu partout, finalement : des gens avec les deux doigts dans la prise...
Je cherche une solidarité, des gens qui vibrent comme moi, qui ont vécu
des choses noires. J'ai beau tenter vaguement de parler de bonheur, d'organiser un peu mieux ma vie, je suis toujours
le même mec déchiré. Le nihilisme, le désespoir, ça revient chez moi de façon
récurrente. Puisque l'on est dans la littérature, on peut aussi parler d'un type comme Bukowski.
En gros, des gens qui ont les mêmes vices que moi !
J'ai lu Miller encore plus vite que les autres. Ce qu'on trouvait de lui, c'était surtout ses bouquins de
cul : Sexus, Plexus, Nexus. Il y avait un attrait, quelque part ! [Rire] Sauf que je me suis aperçu dès
la deuxième page qu'il citait déjà au moins cinq auteurs. Le premier de la liste, que j'ai
dévoré aussitôt après, c'était Dostoïevski. Je suis tombé sur Le
Joueur, ce qui n'était pas fait pour me déplaire.
Peut-on dire que le dénominateur commun de tout cela, ce sont les alcools forts ?
J'aime le piment comme les alcools blancs, les mecs qui crachent...
A ton propos,on a entendu citer pas mal de références. L'un d'elles, c'est Rimbaud...
C'est la mode, Rimbaud, alors... Mais le premier qui m'a vraiment éclaté
à l'école, c'est Villon. Ce mec-là, quelque part, c'est le père de Bukowski. C'est
tout son vécu qu'il a mis en poèmes. Et il a vécu, le bougre ! Sa Ballade des pendus, c'est
un moment particulièrement intense.
A travers mes études classiques, j'ai aussi rencontré pas mal de rigolos... Notamment chez les Grecs
et les Latins.
Je me souviens d'avoir beaucoup ri, par exemple, en traduisant Aristophane, et avoir adoré tout ce qui concerne
Socrate dans Platon. Car Socrate a toujours été mon idole. Lorsque j'avais 16/17 ans, le refrain
d'une de mes premières chansons disait du reste, sur des accords de rock'n'roll : "C'est pas moi qui
ai tué Socrate !".
Dans le monde allemand, aussi, il y en a qui me parlent. Comme les romantiques. Hölderlin, Heine et surtout
Goethe, auquel j'ai emprunté un passage dans l'album Meteo für nada. Dans ce qui me touche, je citerai
également certains poèmes de Lamartine, de Victor Hugo ; ou encore Alfred de Musset, mon préféré.
Sa Confession d'un enfant du siècle n'a pas pris une ride. Tous ces gens que je cite sont en fait des romantiques
qui le cachent, parce qu'ils en ont
trop souffert. Regarde ce qu'aime Bukowski en matière de musique : c'est Mahler, le dernier romantique...
Et Rimbaud, tu ne tiens pas du tout à en parler ?
Si, bien sûr. Mais tout le monde, actuellement, en parle déjà.
Et tout le monde m'offre des bouquins de Rimbaud. Comme il n'en a pas écrit des tas, j'ai le même
ouvrage dans toutes les pièces ! Je le relis souvent. Forcément, on en revient toujours à
lui.
Chez les poètes français, j'aime aussi Baudelaire. Verlaine, beaucoup moins. Apollinaire, un peu
; j'apprécie le côté moderne qu'il a voulu donner à certains sentiments. J'allais oublier
Lautréamont et ses Chants de Maldoror ! Il ne faut évidemment pas lire ça d'une traite, de
la page 1 à la page 400. Lui aussi est présent un peu partout dans la maison... Comme Rimbaud, parce
que j'en ai parlé dans une chanson, tout le monde m'envoie du Lautréamont ! De temps en temps, je
me fais Vieil océan ou un autre texte, quatre ou cinq pages...
C'est quoi, le romantisme, pour Hubert-Félix Thiéfaine ?
C'est l'âme allemande. L'orage et la passion, "Sturm und drang".
C'est violent ! C'est une sensibilité à fleur de peau. Les romantiques ne font pas que pleurer et
déclamer des vers au clair de lune... C'est Wagner, le mal compris. C'est aussi Nietzsche, quelque part.
C'est une ardeur, un
appel vers le haut.
Tu te considères romantique ?
J'ai un côté très romantique, oui. J'ai d'ailleurs un maximum de chansons qui en témoignent. Et pas forcément les plus tendres.
J'imagine qu'en musique tes références sont du même ordre d'idée...
C'est rock'n'roll. Les Stones ou Dylan. C'est d'une telle écriture, Dylan, qu'on ne peut pas être auteur-compositeur aujourd'hui sans le connaître par cœur.
Quel âge avais-tu lorsque tu as ressenti le choc Dylan ?
Vers 16/17 ans, quand je suis rentré à Dole. Je me souviens avoir usé trois "Blonde on blonde" ! Je connaissais déjà Dylan, mais pour moi, c'est l'album qui a fait péter le vu-mètre ! Je le prends comme il est, en sachant que dans son parcours il y a des choses douteuses. Mais, par respect pour ce mec qui a bousculé mon adolescence, j'ai continué à acheter tous ses disques, sans les aimer vraiment. Notamment la période du début 80, une phase mystique insupportable. Même à 5 heures du matin, bien penché, je n'y arrive pas ! Je l'avais vu au Zénith de Paris il y a deux ou trois ans ; il m'avait emmerdé profondément... mais j'étais resté jusqu'au bout par respect. L'an dernier je l'ai revu à Dijon, dans une salle où il n'y avait pas beaucoup de locs, 1200 à peine. J'ai pensé : 1200 personnes, il va se foutre de notre gueule. Eh bien, non, il a été super ! Jamais je ne l'avais vu se donner comme ça.
Les Rolling Stones ?
Malgré le temps qui passe, les Stones, que j'ai vus sur scène à
Auteuil, ou à Longchamp, je ne sais plus, sont toujours sulfureux... Quant à Mick Jagger, c'est le
plus grand. Je lui pardonne même de ne plus réellement écrire de textes ! Au niveau du chant,
regarde ce qu'il fait avec les Chieftains sur "The Long Black Veil".
Lorsque tu l'écoutes au casque, tu sens sa voix, toutes ses possibilités, la façon dont il
arrive à tourner les mots dans sa bouche, à mettre de l'émotion dedans ; c'est incroyable.
Dans mon panthéon personnel, aussitôt après lui, je place Jim Morrison. Un peu Hendricks, également,
mais n'étant pas vraiment guitariste, il m'a moins influencé... Dans les années soixante,
il y a eu aussi des bluesmen incroyables. J'avais tellement craqué sur John Lee Hooker que je me passais
en boucle "Shake it baby". En fait, tous les bluesmen ont été redécouverts grâce
aux Animals, aux Beatles, aux Yardbirds, aux Stones et aux Them. Ah ! les Them avec Van Morrison ! C'est grandiose,
ça n'a pas vieilli d'un poil.
Pour le moment, tu ne parles que d'artistes anglophones...
Pour moi, chez les francophones, il y a surtout Léo Ferré. Je l'ai
découvert en 1968, je crois, sur l'album de "Madame la misère". Avant, je ne le connaissais
pas du tout. Après, il m'a toujours accompagné.
Quand on ne comprend pas tout chez les anglophones, on peut rêver, se construire sa maison à partir
de quelques mots ; avec, des fois, de sacrés plantages qui vous rendent un peu tristes quand on a la traduction.
Sauf chez Dylan, justement. Ce mec-là a fait grimper en feu mon imagination. Quand j'ai vraiment bien pu
comprendre ce qu'il racontait, je me suis rendu compte que j'avais toujours été dans le coup. En
France, il n'y a que Ferré pour me faire rêver de la même manière. Je peux encore l'écouter
et découvrir un point virgule que je n'avais jamais ressenti auparavant.
Tu l'as rencontré, Ferré ?
Plusieurs fois. J'ai même séjourné chez lui, en Toscane... Mais j'avoue que j'étais très intimidé. C'était une période où j'avais encore beaucoup de mal à parler. Ferré est quelqu'un qui représentait tellement pour moi ! Avec toute sa gentillesse, il essayait de me détendre ! Ca se traduisait parfois par de grands moments de silence. Je me souviens d'être allé le voir dans sa loge après un spectacle : on n'a rien pu se dire. Il sortait de scène, il était fatigué, et moi j'étais bloqué ! Mais bon, entre blocages et silences, on arrivait tout de même à se dire certaines choses quand on se voyait. D'ailleurs, j'en avais encore plein à lui dire.
Brel ne te touche pas ?
Quand il hurle, oui... Chez Ferré, tout est bon. Chez Brel, j'adore surtout le côté peinture flamande.
Te sens-tu des cousinages, actuellement, en France, ou te sens-tu solitaire, poor lonesome cow-boy ?
On a tous des influences. En plus, quand on est de la même génération,
que l'on a à peu près vécu les mêmes événements sociaux, on traite forcément
un peu les mêmes thèmes. Et l'on est tous tombés dans le rock, avec plus ou moins de décalage.
Au fond de nous-mêmes, on a envie de faire de la chanson française, avec une pointe d'accent rock.
Parmi les gens que j'aime bien, peut-être par ce qu'on a un style très différent _ en plus,
on ne se connaît pas, donc je suis libre d'en parler _ il y a Souchon. J'aime beaucoup sa manière
d'écrire, sa tendresse, son humour, ce côté un peu enfant que l'on a en commun. Je suis moins
élégant que lui, il est mieux éduqué que moi, d'accord ! Mais j'apprécie vraiment
ce qu'il fait, car je trouve qu'il y met bien ses tripes. Il a de l'audace et j'en aime le résultat.
Il y a quinze ans, déjà, (La p'tite Bill (elle est malade)" me touchait profondément.
L'histoire du garçon qui shoote dans les boîtes de sardines, tout ça, ce sont des images qui
fonctionnent... "Sous les jupes des filles", c'est un texte que j'aurais voulu écrire. Je suis
toujours plus proche de ceux qui écrivent leurs textes. On y fait passer plus de choses, car on a été
les rechercher au fond de soi-même.
En gros, disons qu'il faut que j'en prenne plein la gueule. Je n'ai besoin de personne pour me bercer. Et dans
ce qui se fait aujourd'hui, c'est une fois encore mon côté anglo-saxon qui prédomine. Je suis
beaucoup plus intéressé par une certaine forme de rap ou de techno que par la chanson française
contemporaine. En ce moment, j'écoute des trucs comme Massive Attack, Portishead, Morcheeba... Cela me branche
plus que la chanson française, qui a toujours, pour moi, plusieurs années de retard.
Comment les emboîtes et déboîtes-tu, les mots ?
Je ne le fais pas exprès. C'est un processus naturel. Ces jours-ci, en
répétant, je me suis aperçu que j'avais changé un texte parce que je trouvais inconsciemment
que ça sonnait mieux. J'écris depuis l'âge de douze ans. Forcément, il existe des automatismes.
Je dois même parfois rêver en textes de chansons !
J'ai des carnets partout. Je suis malheureux chaque fois que je les égare. Mais j'utilise en fais très
peu ce qu'il y a dessus. Je vais sans doute publier un bouquin, un jour, avec toutes ces notes qui traînent.
[Rire] Des fois, pour éviter d'avoir à aller chercher le cahier qui est à deux mètres
derrière moi, je réinvente tout ! Il y avait un compositeur italien qui écrivait au lit ;
chaque fois que la partition tombait par terre, il recommençait ! Je serais assez de ce genre-là
!
Et les arts plastiques, tu t'y intéresses aussi ?
Entre 18 et 20 ans, j'ai essayé un peu tout. J'ai écrit des romans,
des poèmes et des nouvelles. J'ai fait aussi un peu de photo et de peinture. J'ai gardé les titres
des tableaux, car il n'y avait que ça à garder ! [Rire] Mais ça m'intéresse, bien sûr.
Dans chacun de mes albums, d'ailleurs, il y a une référence à un peintre. Pour moi, les plus
grands se situent exactement dans les mêmes périodes que mes poètes préférés.
Comme avec Villon, j'ai ma période picturale médiévale. Après, je passe carrément
à Van Gogh. Quand je suis à Amsterdam, je consacre toujours une visite à son musée.
Ensuite, il y a la peinture surréaliste et les hyperréalistes américains...
Propos recueillis par Jean Théfaine et publiés dans Chorus,
les cahiers de la chanson (n° 26).