Je suis un chanteur galactique


Bourg-lès-Valence. Ce ne sont pas les 20 ans de carrière qui vont changer l'homme. Il se révolte comme il se résigne. Il s'indigne tout autant qu'il se marre. Bref, Hubert Félix Thiéfaine ne change pas. Demain soir, il rencontre le public (Théâtre le Rhône, 20h30) pour un bonheur réciproque.

        S'il vient de souffler les vingts bougies de sa carrière, Hubert Félix Thiéfaine demeure insensible aux rides. Un peu rebelle, un peu romantique. Il sera ce soir sur les planches du Théâtre le Rhône. Il revient pour l'occasion dans une région qu'il connaît déjà un peu. "Dans les années 70, j'étais disquaire à Die, se souvient-il. Et puis quand j'étais étudiant, il m'arrivait de travailler là-bas, en tant qu'ouvrier agricole."
        Poète des mots et des notes, le chanteur jurassien revient sur ses débuts, ses espoirs, ses angoisses, et sur sa conception d'une vie qui ne lui a pas toujours fait de cadeaux.


Vous venez de franchir le cap des vingts de carrière. Est-ce une date à laquelle vous attachez une importance particulière ?

"Je crois qu'il fallait marquer le coup. On n'est pas beaucoup d'artistes en France à durer sur vingts ans. Les médias ne s'acharnent pas sur moi, alors je suis content de dire que Thiéfaine est toujours là, 20 ans après."


Quel regard portez-vous sur ces vingt années ?

"Depuis toujours, mon regard se porte sur le futur. Le passé ne m'a jamais vraiment intéressé. Là, effectivement, je me retourne parce que je fête un anniversaire. Mais, sorti de scène, je reprends le futur en main. Toutes ces années m'ont modelé, bien que je pense que tout était déjà en place lorsque j'avais 18 ans. Je suis juste un jeune chanteur... qui apris de la bouteille (rires). Je n'ai ni regrets, ni remords."


Le futur, justement, vous le voyez comment ?

"Je crois beaucoup en la jeunesse. Ce sont les gens de vingt ans qui vont sauver l'humanité. Ce sont eux qui ont, au plus profond d'eux-mêmes, l'instinct de survie. J'ai confiance en tout ces gens."


Vous avez envie de leur faire passer un message ?

"Je ne suis pas un chanteur engagé, ni un militant. Je raconte le quotidien à ma façon, comme un peintre ferait un tableau. Ceux à qui ça plaît peuvent me suivre. Les autres, je ne vais pas les forcer. Je n'écris pas pour délivrer un message. J'écris car c'est un moyen, de communication. J'essaie d'enjoliver chaque moment de la vie. C'est le rôle de l'artiste. Un artiste, c'est celui qui met de la couleur quand le ciel est gris."


Comment est venue cette idée de sortir deux albums qui n'en font pratiquement qu'un ?

"J'ai eu un flash, une nuit...J'ai eu l'idée de "La tentation du bonheur" et tout de suite après, j'ai voulu inverser les mots et faire "Le bonheur de la tentation". Dans un premier temps, j'ai travaillé simultanément sur les deux albums. Avant de me consacrer à l'un, puis à l'autre. J'ai eu envie d'écrire un double album. Et finalement, j'ai trouvé plus originale cette idée de sortir ces deux disques, en l'espace de quelque mois."


Le bonheur, vous y croyez ?

"Pour moi, c'est juste un mot. J'ai essayé de développer le concept. Mais je ne suis pas très fort en bonheur. J'ai essayé, je me suis mouillé. Au bout du compte, ce n'est pas un mot qui m'intéresse. C'est un peu bourgeois, un peu tranquille. J'aime les mots plus violents, plus "rock n'roll". Le bonheur, c'est quelque chose qui est établi, qui ronronne dans un fauteuil. On a toute la mort pour le bonheur."


La mort, justement, et la peur qu'elle engendre, c'est un thème que vous avez abordé. Vous y pensez souvent ?

"Tout le monde y pense au moins une fois par jours. C'est le drame de l'humanité, la mort. Il existe une forme de solidarité autour de la mort."


Vous ne pensez pas que l'on est seul face à la mort ?

"Oui, on est seul. Mais, vous savez, on est tous condamnés. De toutes façons, ni la mort, ni le bonheur ne m'inspirent plus que ça. Je n'aime pas trop les grands thèmes. Je préfére les détails de la vie quotidienne."


Vous êtes en route vers la sérénité, alors ?

"La sérénité, j'ai toute la mort pour ça. J'essaie juste de calmer mes angoisses, d'avoir du recul. Aujourd'hui, j'ai une vision moins déchirante des choses."


Donc, c'est un début de sérénité ?

"Ce que vous voulez dire, ce que c'est plutôt le début de la vieillesse, non" (rires).


Etes-vous attaché à vos racines jurassiennes ?

"Oui, très. Je suis attaché au pays d'où je viens, aux gens avec qui j'ai grandi. Mais je  me considère comme un chanteur galactique, cosmique. La terre est trop petite. Les gens se déchirent partout, tout le temps. L'humain est en crise d'adolescence. J'attends que l'humain devienne adulte. Il faut laisser aux hommes l'espoir d'un futur plus joli qui ne l'est aujourd'hui."


Comment se passe la tournée qui vous amène à Bourg-Lès-Valence ?

"On a repris à Nice, il y a une dizaine de jours. C'est merveilleux, c'est la fête sur scène. On sort, on est heureux et le public aussi. On se retrouve, on chante ensemble. C'est une fête durant deux heures."


Arrivez-vous à conjuguer les morceaux nouveaux et les autres, plus anciens ?

"Moi, je peux chanter toutes les chansons de Thiéfaine. J'ai des préférences, qui ne sont pas forcément celles du public. J'aime les chansons qui sont encore mystérieuses. J'en redécouvre toujours certaines. Même si, pour le spectacle, il existe une dizaine d'incontournables. Ce n'est pas lassant, car c'est le public qui les chante."


Cela vous fait peur de penser à la fin de votre carrière ?

"Au moins une fois par jour, je pense à arrêter. Avant d'avoir commencé, j'avais déjà envie d'arrêter. Mais je n'ai pas peur du vide qu'il peut y avoir derrière. On est en équilibre au-dessus du vide. Toujours. On s'y habitue. Le tout, c'est de ne pas avoir trop le vertige..."
 
 

Article tiré du Dauphiné Libéré - mars 1999
Tapé par Jérome Decot, emprunté par moi avec toute sa gentillesse.
 

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